Du boycott aux urnes, les Druzes du Golan se rapprochent d'Israël
Autrefois, de nombreux Druzes se cachaient pour voter. Fadi Damaqsi, lui, assume son intention de participer aux législatives israéliennes du 27 octobre. Sur le plateau du Golan, cet étudiant incarne le rapprochement avec Israël d'une communauté longtemps restée attachée à la Syrie.
"Il est crucial pour tout citoyen d'Israël de voter. C'est un droit, mais aussi un honneur", confie à l'AFP cet habitant d'Ein Qiniye, une localité de cette région prise à la Syrie par Israël en 1967, puis annexée en 1981.
Membres d'une branche hétérodoxe de l'islam, les 26.000 Druzes du Golan ont longtemps rejeté toute allégeance à Israël, contrairement aux quelque 125.000 membres de cette communauté vivant dans le reste d'Israël et très intégrés. Ici, prendre la nationalité et voter pouvait exposer à l'ostracisme.
Il y avait "un boycott social et religieux" des marqueurs israéliens pour mieux exprimer son attachement à la Syrie, "où chaque foyer a de la famille", explique le politologue Salim Brik.
Mais aujourd'hui, cette communauté se transforme: 45% des Druzes du Golan possèdent la nationalité israélienne, contre 2% il y a 40 ans, selon le ministère de l'Intérieur. Et la tendance s'accélère depuis deux ans.
A Majdal Shams, principale ville druze du Golan (12.000 habitants), les demandes de naturalisation ont explosé en 2025, avec 3.750 dossiers déposés contre 570 l'année précédente, d'après les données du ministère.
- "Changement de loyauté" -
Cette métamorphose s'explique avant tout par le conflit régional qui embrase le Moyen-Orient, et qui a durement frappé les communautés druzes en Israël et en Syrie.
Plusieurs Druzes du Golan interrogés par l'AFP associent cette bascule à l'intervention de l'armée israélienne en juillet 2025 dans la province majoritairement druze de Soueida, en Syrie, en proie à des violences confessionnelles.
Israël affirme avoir mené des frappes pour empêcher des massacres contre les Druzes, mais le gouvernement de Damas a dénoncé une ingérence visant à déstabiliser le pays.
Quoi qu'il en soit, l'intervention d'Israël, "alors que le monde entier restait les bras croisés", a provoqué "un changement majeur dans la loyauté et le sentiment d'appartenance" des Druzes du Golan, estime le maire d'Ein Qiniye, Wael Mugrabi.
Incarnation de cette évolution, l'élu est le premier candidat du Golan à figurer sur une liste à l'occasion d'élections législatives, pour le scrutin du 27 octobre.
Le maire a récemment inauguré un nouveau collège, baptisé au nom du major Jamal Abbas, un militaire druze tué sous l'uniforme israélien à Gaza en 2024. Devant l'établissement, des drapeaux druzes flottent au côté du drapeau israélien, une scène inimaginable il y a encore quelques années.
- Nouvelles générations -
En juillet 2024, un autre événement avait amorcé ce rapprochement avec Israël: une frappe de missile attribuée par Israël au Hezbollah, avait tué 12 enfants sur un terrain de football à Majdal Shams. Le mouvement libanais soutenu par l'Iran a démenti toute implication.
Le souvenir du drame est omniprésent, du terrain devenu site commémoratif, au rond-point principal orné d'un ballon géant ceint de 12 flèches dorées.
Laith Abou Saleh, qui a perdu son fils Fajr, reste marqué par la faible réaction de la Syrie après cette frappe meurtrière: "personne n'a envoyé de condoléances", pas même "un petit message".
Pour lui, les Druzes du Golan "demandent la citoyenneté (israélienne) non pas pour influer sur les élections", car ils sont trop peu nombreux, mais "par volonté d'appartenance" à Israël.
Mais même à Majdal Shams, tout le monde ne se sent pas israélien.
Dans un salon de coiffure, de jeunes hommes semblent embarrassés par le sujet. L'un d'eux dit en riant "continuer le boycott de 1981", lorsque personne ne prenait la nationalité ni ne votait.
Un autre confie avoir "peur d'être appelé au service militaire" s'il prenait la nationalité.
Mais ces réticences sont de moins en moins visibles, et les bureaux de vote sont désormais situés au coeur des villes, au vu et au su de tous.
Pour le politologue Salim Brik, l'assimilation à la société israélienne est aussi facilitée par le renouvellement générationnel : 91% des habitants sont nés après la prise du Golan par Israël en 1967 et n'ont donc jamais vécu sous souveraineté syrienne.
"Plus personne ne s'attend à ce qu'Israël rende le Golan" à la Syrie un jour, résume-t-il.
L.Gallo--INP