Le temps presse pour sauver les salines d'Ulcinj, sanctuaire d'oiseaux menacé de disparition
Chaque année dans le ciel du Monténégro, des dizaines de milliers d'oiseaux survolent les installations rouillées d'Ulcinj, vestiges de l'un des plus grands marais salants de Méditerranée, pour se reposer dans un paradis aujourd'hui menacé de disparition.
Les vastes salines, grandes comme quatre fois Central Park, sont une étape essentielle sur la route migratoire des flamants roses, des pélicans migrateurs et de dizaines d'autres espèces.
L'histoire de ce sanctuaire remonte au début du XXe siècle, quand la lagune naturelle a été transformée en marais salant avec la construction d'un réseau de bassins d'évaporation peu profonds.
L'essor de l'industrie a fait naître un véritable garde-manger pour les oiseaux migrateurs, qui ont fait de la zone un arrêt important sur la route de leurs migrations.
Mais lorsque l'entreprise saline a fermé ses portes en 2013, les pompes qui maintenaient les bassins ont cessé de fonctionner, mettant en péril ce lieu devenu un sanctuaire pour les oiseaux.
"Si nous attendons, dans trois ans probablement, nous n'aurons plus ce paysage tel que nous le voyons aujourd'hui", explique à l'AFP la militante écologiste Zenepa Lika, observant les canaux envahis par la végétation.
"Le temps presse : chaque année qui passe et durant laquelle nous ne faisons rien, nous perdons en biodiversité", ajoute-t-elle.
- Des montagnes de sel -
Pour les habitants aussi, les salines étaient importantes : une source de fierté, un gros employeur et un rare exemple d'industrie coexistant avec la nature.
Elles ont survécu à la désintégration de la Yougoslavie dans les années 90, mais se sont effondrées lorsque l'entreprise responsable du site a fait faillite, sur fond d'allégations de mauvaise gestion.
"Je me souviens qu'enfant, je grimpais là-haut, jusqu'à la tuile faîtière principale", raconte Omer Hot, un ancien saunier, en montrant le toit de l'entrepôt, haut de sept mètres, près duquel se trouve un monticule brunâtre.
C'est tout ce qu'il reste des montagnes de sel qui remplissaient autrefois le bâtiment, désormais réduit à un squelette d'acier rouillé par les ans. "C'est moche, vraiment très moche", regrette l'homme de 69 ans en regardant à travers les grilles rouillées.
- Promoteurs VS pélicans -
Selon les experts, la saline abrite plus d'un pour cent des populations mondiales d'au moins sept espèces d'oiseaux. Ce qui n'empêche pas des promoteurs de lorgner sur ce terrain idéalement installé sur la côte touristique du pays.
Mais les défenseurs de l'environnement, dont Mme Lika, ont réussi à faire protéger le site, et en 2019 il a été reconnu comme zone humide d'importance internationale au titre de la convention de Ramsar, conçue pour protéger les habitats clés à travers le monde.
Une reconnaissance officielle qui n'a pas changé grand-chose à la situation, regrette la militante.
"Les bassins de cristallisation sont recouverts d'herbe, de roseaux... Ce n'est pas le paysage que présentent habituellement les salines", explique-t-elle.
Plus tôt cette année, le gouvernement du Monténégro et la municipalité d'Ulcinj ont annoncé la mise sur pied d'une coentreprise de quatre millions d'euros pour gérer la zone en tant que réserve naturelle et relancer la production de sel.
La résurrection du lieu est même l'un des arguments du Monténégro dans son dossier d'adhésion à l'Union européenne.
- "Retard constant" -
Une promesse qui n'engage que celles et ceux qui y croient, estime Mustafa Canka, un journaliste local qui suit le projet depuis des années, rappelant que de premières estimations évaluaient le coût de la relance de l'industrie du sel et de la préservation de la saline à près de 20 millions d'euros.
"Les responsables savent tout ce qu'il est possible de savoir sur les salines", affirme ce journaliste de 57 ans, en listant les innombrables études et plans examinés par les gouvernements au fil des ans.
"La seule question est de savoir qui paiera pour le redémarrage de la production ajoute-t-il en soulignant le "retard constant et l'errance sans but" autour du projet qui rendrait la reprise de l'activité plus difficile.
"Nous devons nous appuyer sur le savoir de ceux qui ont travaillé ici, ceux qui comprennent comment la saline respire", dit-il. Mais les sauniers expérimentés sont maintenant à la retraite, quand ils ne sont pas morts, ajoute-t-il aussitôt.
Ni les autorités locales ni le gouvernement n'ont répondu aux demandes de commentaire de l'AFP concernant la gestion de la saline.
Alors que Lika observe des échasses blanches fouiller entre les roseaux à la lumière du soleil couchant, elle rappelle que la perte de ce lieu aurait un impact qui dépasse largement les frontières du Monténégro.
"Si nous ne travaillons pas plus sérieusement à la réhabilitation de ce site, nous allons perdre l'une des zones les plus importantes d'Europe".
A.Foglio--INP